Et si Peach ne voulait pas qu’on la sauve ?
Dans un petit livre drôle, intelligent et résolument engagé, Samantha Feitelson revisite les héros et héroïnes de la pop culture à la lumière du féminisme. Un geste éditorial salutaire à l’heure où les récits façonnent, dès l’enfance, notre vision du monde.
La princesse, le héros, et les stéréotypes
Tout commence par une conversation avec son fils de dix ans. Une question anodine, jetée au détour d’un dessin animé : « Maman, est-ce que ce personnage est féministe ? ». C’est à partir de cette interrogation enfantine que Samantha Feitelson imagine Et si Peach ne voulait pas qu’on la sauve ? (Beta Publisher, 2025), un guide d’analyse pop et féministe destiné aux jeunes lecteurs – mais pas seulement. Car l’ambition de l’ouvrage dépasse largement le cadre du simple divertissement critique. En convoquant des figures aussi familières que Mario, Hermione, Zelda, Blanche-Neige, Batman ou Ladybug, l’autrice interroge la place – ou l’effacement – des femmes dans les récits qui nourrissent l’imaginaire collectif depuis des décennies.
Pendant longtemps, Peach n’existait que pour être sauvée. Zelda était plus mystique que maîtresse de son destin. Samus Aran, héroïne badass de Metroid, n’était révélée comme femme qu’à la toute fin du jeu, comme un twist sexy. James Bond, quant à lui, traversait les films sans jamais vraiment remettre en cause sa misogynie chronique. C’est cette mécanique bien huilée des récits genrés que Samantha Feitelson souhaite démonter, avec méthode mais sans radicalité stérile.
Un guide, pas un tribunal
Le livre se présente comme une série de fiches, chacune centrée sur un personnage iconique. Une biographie synthétique, une analyse en cinq points, puis une double question pour ouvrir le débat : « Alors, féministe ? » ; « Pourquoi ? » ; « Et si on en parlait ? ». Le ton est vif, accessible, souvent drôle, et jamais moralisateur. Feitelson ne cherche pas à « annuler » des figures culturelles, mais à les éclairer sous un autre angle. Mario n’est pas un macho violent, mais un héros qui prend toute la place. Peach, dans le film de 2023, devient enfin actrice de son propre destin. Ladybug est une super-héroïne puissante, mais perd tous ses moyens face à Adrien. Shrek, quant à lui, progresse… lentement.
C’est cette nuance qui fait la richesse de l’ouvrage. On ne juge pas : on questionne. On ne réécrit pas l’histoire : on apprend à la lire autrement. Et derrière cette apparente simplicité se cache un projet pédagogique ambitieux, parfaitement en phase avec les débats actuels sur la représentation, l’égalité et la transmission.
Une entrée en matière pour les plus jeunes (et pour les adultes aussi)
Destiné à un jeune public dès 9-10 ans, Et si Peach ne voulait pas qu’on la sauve ? est également une lecture précieuse pour les parents, les enseignants, les médiateurs culturels ou les curieux qui cherchent à mieux comprendre comment les récits influencent nos comportements. On y parle de charge mentale, de consentement, de virilité toxique, de privilèges, mais toujours avec des mots simples. Le propos est rigoureux sans jamais devenir académique.
La démarche rejoint celle d’autres ouvrages récents qui tentent de vulgariser les grands enjeux sociaux auprès des enfants : La Révolte des Cocottes de Manon Fargetton, Le féminisme expliqué aux enfants d’Élise Thiébaut… mais ici, l’angle est unique : celui de la culture populaire comme terrain d’éducation.
De la fiction aux comportements
Ce que souligne Feitelson avec justesse, c’est que les histoires que l’on consomme influencent profondément les rôles que l’on endosse. Si les filles ne voient que des princesses passives ou des récompenses de fin de niveau, comment pourraient-elles se rêver en leaders, en aventurières, en créatrices de récits ? Si les garçons ne sont valorisés que pour leur force ou leur silence, comment leur apprendre à être doux, attentifs, vulnérables ?
L’autrice invite à faire de la fiction un laboratoire d’égalité, pas un tribunal du passé. Elle ne condamne pas le fait d’aimer La Belle au bois dormant ou Shrek, mais propose d’y lire ce qu’on y a trop souvent laissé dans l’ombre. En cela, Et si Peach ne voulait pas qu’on la sauve ? n’est pas seulement un guide : c’est un outil pour repenser l’éducation culturelle dans son ensemble.
Une collection engagée, un élan nécessaire
Publié dans la collection À Sexe Égal de Beta Publisher, le livre s’inscrit dans une ligne éditoriale clairement féministe, qui entend proposer des ouvrages accessibles et documentés pour mieux comprendre les mécanismes d’inégalités entre les sexes. On y retrouve d’autres autrices engagées comme Camille de Decker (Le patriarcat me coûte un rein !) ou Samantha Feitelson elle-même, dont c’est ici le deuxième titre dans cette collection.
À l’heure où les figures de la pop culture continuent d’être des modèles puissants pour les enfants, ce livre propose un pas de côté bienvenu. Un pas vers plus de lucidité, plus d’égalité, et surtout plus de liberté dans la manière dont on se raconte le monde.
