Qui étaient exactement toutes ces filles dans les tableaux de Renoir ?

Qui étaient exactement toutes ces filles dans les tableaux de Renoir ?

Le Musée d’Art de São Paulo Assis Chateaubriand (MASP) est suspendu dans les airs au-dessus de la circulation et des arbres de l’Avenida Paulista. Grâce à une magie architecturale du béton et du verre, les images à l’intérieur attirent l’attention, comme si elles aussi étaient suspendues dans le temps et l’espace – une collection orientée dans une direction, de manière ordonnée, comme l’armée de terre cuite. Nous sommes bien loin des murs bousculés du Salon de 1881 à Paris, où fut accroché pour la première fois l’un de ces tableaux : les cous tendus, les jupes de soie s’agitant, et toutes les œuvres si serrées qu’elles regardaient le public comme des visages dans une foule grouillante.

Mais la voici, dans le São Paulo du XXIe siècle, au cœur du musée : un tableau représentant deux jeunes filles, dans le « chevalet de verre » conçu par l’architecte du musée, Lina Bo Bardi. Vous pouvez en faire le tour sur le sol en caoutchouc noir et le voir sous tous les angles ; Rose et Bleu, les Miss Cahen d’Anversle portrait d’Alice (rose) et d’Elisabeth (bleue), est l’image la plus appréciée de ce musée moderniste. Il est facile de comprendre pourquoi : toute la beauté et le défi de l’enfance et toute la merveille du Paris Belle Époque sont dans ce tableau, dans ces deux doux visages, dans ses couleurs chatoyantes, sa lumière artistique, sa riche toile de fond. L’artiste Pierre-Auguste Renoir était alors aussi avant-gardiste que le design de MASP l’est aujourd’hui.

A proximité se trouvent quelques autres tableaux de Renoir : Fille avec des fleurs (1888) ; un autre enfant, Marthe Bérard (1879), plus sombre en noir à ceinture bleue ; et le Comtesse de Pourtalès (1877), dans une robe de soirée audacieuse. Mais aucun n’est aussi touchant que cet instantané d’un moment de l’enfance, lorsque deux jeunes filles d’une nouvelle famille de banquiers parisiens posaient à contrecœur dans leurs robes en dentelle et leurs écharpes en soie.

Mais d’une certaine manière, cette vie dorée, ce Paris civilisé — et même, en fait, la famille Cahen d’Anvers — était un mensonge.

Il se peut que certaines œuvres historiques naissent d’une forte émotion émotionnelle mêlée à un esprit d’enquête. Comme l’écrivait l’historien de l’art Colin Bailey à propos de Renoir : « Aucun autre artiste du XIXe siècle n’a légué une image aussi durable et attachante d’élégance, de confort et de prospérité – une image qui, comme le notait Proust, ne se retrouvait dans les toiles d’aucun des artistes les plus en vogue de la Troisième République. »

Dans cet intérieur luxuriant (il avait décoré tant de leurs intérieurs), ces robes mousseuses (il avait tant dessiné leurs tissus), cette richesse et cette joliesse exquise, Renoir nous prend par la main et nous entraîne dans cette vie dorée, quand le Paris florissant et flamboyant était le cœur du monde civilisé.

Mais d’une certaine manière, cette vie dorée, ce Paris civilisé — et même, en fait, la famille Cahen d’Anvers — était un mensonge.

Toutes les gloires artistiques de l’impressionnisme – son inventivité, sa manière innovatrice avec la lumière, sa joie – cachaient une profonde ambivalence sociale, en l’occurrence l’ambivalence du peintre envers son client, mais finalement de la France envers le nouveau venu, d’un peuple envers l’autre. Renoir a peint les sœurs Cahen d’Anvers, dont leur sœur aînée, Irène, alors que la France sortait d’une crise nationale, passant d’empire à république ; décider quoi et comment être. Le pays était nerveux, divisé, traumatisé.

Lorsqu’elles ont été peintes, elles étaient baignées de toutes les promesses et des privilèges d’une enfance choyée.

Mon nouveau livre, Les filles Renoir : une histoire cachée de l’art, de la guerre et de la trahisonest née d’un fait que l’auteur ne parvenait pas à comprendre : qu’une de ces jeunes filles peintes par Renoir dans toute la beauté de la Belle Époque fut, six décennies plus tard, assassinée à Auschwitz, après avoir été arrêtée et envoyée là-bas par ses concitoyens français.

Pas seulement Elisabeth, mais aussi la fille et les petits-enfants d’Irène, d’autres amis et relations, et des milliers d’autres.

En 1880, un an avant de peindre Alice et Elisabeth, Renoir, alors impressionniste moderne et ambitieux, pas encore quarante ans, avait peint Irène Cahen d’Anvers dans le jardin d’un hôtel de ville de l’avenue Montaigne, à quelques pas des Champs-Élysées. La fillette de huit ans s’assit docilement pour son portrait, ses cheveux tachetés de lumière sur le feuillage.

Les peintures de Renoir représentant ces enfants évoquent un Paris de plaisir ; cette époque ravissante d’opulence, d’expansion et d’empire naissant, avec sa foi dans la raison, le progrès et les Lumières, une époque dans laquelle la dynastie bancaire juive Cahen d’Anvers, cofondatrice de Paribas, est hôte, collectionneur et mécène des arts. Leur oncle Albert Cahen d’Anvers (son portrait de Renoir est au Getty, Los Angeles) est compositeur. Marcel Proust, Paul Bourget et Guy de Maupassant, aux côtés de la royauté, des diplomates et des hommes politiques, sont les invités du salon de leur envoûtante mère, née Louise Morpurgo à Trieste. Paris est dans sa période la plus créative. Pour les Cahen d’Anvers, clientélisme et assimilation à la Troisième République française vont de pair.

Lorsqu’elles ont été peintes, elles étaient baignées de toutes les promesses et des privilèges d’une enfance choyée. Ils sont célébrés comme certaines des images d’enfants les plus tendres et les plus belles de Renoir. Il est impossible d’imaginer, à la vue de leurs portraits, que l’avenir de ces jeunes filles sera autre chose que doré comme leur enfance.

Mais la mention d’Alice et d’Elisabeth dans le livre fascinant d’Edmund de Waal Le Lièvre aux Yeux Ambrésqui a vécu avec moi bien au-delà de la dernière page (avec son travail ultérieur Lettres à Camondo), m’a fait réaliser que rien n’aurait pu être plus éloigné de la vérité. Certains des grands mécènes de l’art parisien, comme la famille Cahen d’Anvers et leurs descendants, seront brutalement abandonnés par la nation qu’ils ont enrichie de leurs biens et de leur mécénat, en raison de leur héritage juif.

Si chaque période de créativité a été marquée par des conflits, alors c’est l’ombre de la guerre franco-prussienne, qui a insulté la dignité de Paris, humilié, affamé et dressé ses habitants les uns contre les autres, qui a été le précurseur de l’éclat doré qui a suivi. Mais les divisions persistèrent, notamment lorsque le capitaine Alfred Dreyfus, officier juif de l’armée française, fut faussement accusé d’espionnage en 1894. L’affaire devint un champ de bataille pour l’âme de la France. Pour certains, il était coupable non pas par action mais par ascendance. Même lorsqu’il a été disculpé, la France est restée fracturée. Derrière toute la splendeur, la couture, les bals et l’opéra se cachait un courant sous-jacent de haine, qui allait s’envenimer et éclater de manière à la fois insidieuse et catastrophique.

Mais même si peu de gens auraient pu prévoir le cataclysme des guerres du XXe siècle, la haine était déjà présente dans l’antisémitisme de la vieille France, dans les divisions autour de Dreyfus. La Première Guerre mondiale a mis fin à tout un monde et à un mode de vie, mais a unifié la France : tous les hommes disponibles de la grande famille Cahen d’Anvers (enfants, petits-enfants, beaux-parents) ont combattu sur terre ou dans les airs ; certains ont été blessés, un est mort ; Louise et ses filles sont devenues infirmières. Pourtant, d’une manière ou d’une autre, deux décennies plus tard, le régime vicieusement antisémite de Vichy s’est installé au pouvoir ; une trahison choquante de la part de la France envers certains de ses partisans les plus fidèles et les plus généreux, dans un marais toxique et déshumanisant de suspicion, de jugement et d’envie.

Mon livre retrace l’histoire de ces trois sœurs peintes par Renoir pour voir comment les effets de Dreyfus, de l’antisémitisme toujours croissant et des deux guerres mondiales, ont régi leur vie. Contrairement à leurs frères, grâce au mariage, ils ont eu la chance de cacher leur héritage juif, en changeant le nom de famille que les relations amoureuses de leur mère avaient déjà enflammé de rumeurs. Même si Renoir a conféré une sorte d’immortalité aux jeunes filles de Cahen d’Anvers, le reste de leur vie est flou. Pour raconter leur histoire, il faut d’abord remonter à la Judengasse de Bonn et au port franc de Trieste, où leurs parents, Louis Cahen d’Anvers et Louise Morpurgo, ont grandi, avant qu’ils, comme tant d’autres, comme leur compatriote de la dynastie bancaire juive des Ephrussi, ne convergent à Paris avant le déclenchement de la guerre franco-prussienne et la fondation de la Troisième République. Tout au long de la Belle Époque, Louis et Louise s’imposent parmi les artistes, les écrivains et l’aristocratie parisiens, avant de s’aventurer aux confins du monde en Afrique et en Inde, puis des guerres mondiales qui voient non seulement l’horreur froide mais aussi un courage incroyable.

En 1881, deux jeunes filles d’une riche famille parisienne du Faubourg sont descendues par leur nounou, en robes blanches et écharpes bleues et roses, pour être peintes par Pierre-Auguste Renoir. À ce moment passager, ils ne savaient pas grand-chose de leur passé et rien de leur avenir.

__________________________________

Depuis Les filles Renoir : une histoire cachée de l’art, de la guerre et de la trahison. Utilisé avec la permission de l’éditeur Atria Books. Copyright © 2026 par Catherine Ostler

Publications similaires