L’intimité comme art : André Aciman à propos d’Élisabeth d’Eric Rohmer
Mon édition de Élisabeth a été écrit par un certain Gilbert Cordier et publié chez Gallimard en 1946. Le roman n’est pas allé loin et a fini par disparaître de la circulation. Soixante ans plus tard, Gallimard le réédita sous le titre modifié de La maison d’Élisabeth. Aujourd’hui, près de quatre-vingts ans après sa première publication en France, il a été traduit en anglais par Aaron Kerner pour les éditions McNally sous son titre original de Élisabeth.
Son auteur n’a cependant jamais été Gilbert Cordier. Cordier n’a jamais existé. Cordier est le pseudonyme d’Éric Rohmer (1920-2010), le célèbre réalisateur français qui nous a donné Ma nuit chez Maud, Le genou de Claire, Le rayon vert, Un conte d’été, Pauline à la plage, Un bon mariage, Chloé l’après-midiet tant d’autres classiques de la Nouvelle Vague. En effet, Éric Rohmer, autrefois rédacteur en chef du Cahiers du cinéma et souvent éclipsé par des réalisateurs notables tels que François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Louis Malle et Jacques Rivette, est peut-être aujourd’hui le plus visible de tous, et ses films sont régulièrement projetés, parfois indépendamment, parfois dans des compilations assorties avec d’autres films d’Éric Rohmer. Beaucoup de ses films, mais pas tous, sont regroupés : Six contes moraux, Comédies et proverbeset Contes des quatre saisons. Il les a tous écrits.
Ce qui est surprenant, c’est qu’Éric Rohmer n’a jamais été son vrai nom. Wikipédia, parfois scrupuleux, est incapable de déterminer si son vrai nom est Jean-Marie Maurice Schérer ou Maurice Henri Joseph Schérer, le nom de famille dans les deux cas dérivé très probablement de l’allemand Schärer ou Scherrersignifiant un tondeur de tissu ou de mouton. Son pseudonyme s’avère être la combinaison de deux noms : l’acteur-réalisateur Erich von Stroheim, de Grande Illusion et Boulevard du Coucher du Soleil renommée, et l’écrivain Sax Rohmer, qui a créé le Dr Fu Manchu.
Ironiquement, Stroheim est né Erich Oswald Stroheim (le « von », une désignation aristocratique, était entièrement fictif) ; et quant à Sax Rohmer, son vrai nom était Arthur Ward. Le nom d’Éric Rohmer n’est donc autre qu’un pseudonyme forgé sur deux pseudonymes. Comme si cela ne suffisait pas, Rohmer donnait parfois des dates de naissance différentes, et on ne sait toujours pas s’il est né à Tulle ou à Nancy. Ainsi, nous ne connaissons pas son lieu de naissance, sa date de naissance ou son vrai nom complet. Ce que nous savons, c’est qu’il était un catholique très pratiquant.
Que la Seconde Guerre mondiale soit dans un mois seulement est la chose la plus éloignée de leurs pensées. C’est leur idylle estivale ; ils sont en congé et ils veulent en profiter.
Divulgation complète, la belle-fille de Rohmer est ma deuxième cousine. Éric Rohmer est toujours resté discret et si discret que même ses parents n’ont jamais su qu’il était un cinéaste célèbre. Il a également mis un point d’honneur à prendre ses distances avec la vie qui l’entourait immédiatement. Comme il l’écrit dans son interview mise en scène à Élisabeth publié dans ce volume, « alors que les balles volaient encore… juste devant ma fenêtre » dans le Paris 1944 et que les escarmouches faisaient rage dans toute la ville, le jeune Rohmer était occupé à écrire son roman Élisabeth. Comme il continue en demandant quelques mots plus tard : « ‘Est-il même possible d’écrire sur ce qui se passe actuellement ?’ Ma réponse a été : « Non, ce n’est pas le cas, vous devez prendre du recul. » Et sur ce point, mon avis n’a pas changé du tout.
En effet, son opinion n’a jamais faibli. Si l’on peut isoler une caractéristique de Élisabeth inscrit plus tard dans tant de films de Rohmer, c’est que tout le monde a été mis sur temps mort. Contrairement aux enfants qui se sont mal comportés, ses personnages n’ont pas franchi la ligne, et ne le feront peut-être jamais, mais le désir de mal se comporter leur a traversé l’esprit, et il reste là sans rien pour l’apaiser. Nous les voyons lutter, non pas avec les autres, mais avec eux-mêmes. Nous les regardons trouver des justifications, mais nous ne sommes pas dupes, et eux non plus. Ils veulent quelqu’un, mais il n’est jamais suffisamment clair si c’est leur corps ou simplement leur esprit espiègle qui a soif de cette autre personne. Ils ne le savent pas. Nous ne le savons pas.
Le monde de Rohmer est assez réel, mais ceux qu’il représente sont toujours en quelque sorte détachés et éloignés des préoccupations quotidiennes. La plupart, mais pas tous, n’ont aucun souci financier ou professionnel. Ils sont bien établis et tout ce qui aurait pu les troubler s’avère être accessoire, à l’exception peut-être de leurs pulsions chimériques. Nous obtenons l’ambiance générale de leur vie, mais nous n’obtenons jamais leur vie domestique vécue. Il en va de même pour les villes qu’ils habitent. Nous ressentons l’ambiance omniprésente du décor, mais le lieu lui-même est rarement plus qu’une toile de fond.
À Paris, les gens prennent le train, se croisent, marchent dans les parcs, prennent le bus, entrent et sortent des immeubles, s’assoient dans les cafés, achètent des choses et mènent une vie sans incident, mais rien d’extérieur ne les affecte. Dans Élisabethles gens conduisent des voitures, font du vélo et sont presque victimes de collisions ou d’accidents de vélo ; et à cause de la chaleur, ils peuvent même s’effondrer momentanément. Mais comme dans beaucoup de films de Rohmer, ses personnages sont jeunes et en vacances, libres de profiter de la plage ou de la campagne. Comme le remarque Huguette, un personnage du roman, c’est un monde où «tout tourne au flirt». Que la Seconde Guerre mondiale soit dans un mois seulement est la chose la plus éloignée de leurs pensées. C’est leur idylle estivale ; ils sont en congé et ils veulent en profiter. La scène finale du livre nous montre Claire allongée sur sa chaise pliante dans le jardin, à côté d’un tilleul, totalement absorbée par le livre qu’elle lit tout en essayant d’éviter trop de soleil. La Seconde Guerre mondiale n’a jamais eu lieu, n’aura jamais lieu, et malgré l’affirmation de Rohmer, les balles ne passeront jamais par la fenêtre.
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Élisabeth s’adresse à deux personnages principaux. L’un d’eux est Michel, qui se demande s’il doit mettre fin à sa relation avec Irène, plus âgée et veuve. Les choses sont tendues et plus d’une fois Irène s’effondre et pleure. Elle donne à Michel la permission de faire ce qu’il veut, et son attitude à son égard est celle d’un abandon complet et d’une affranchissement. Elle ne le combattra pas. Pendant ce temps, il commence à soupçonner qu’il la déteste absolument. Elle ne sait pas qu’il préférerait rompre avec elle, même si ses larmes suggèrent qu’elle est parfaitement consciente que leur relation est à la croisée des chemins.
Il la déteste peut-être, mais il l’aime aussi. « Je la connais trop bien pour pouvoir la voir, je l’aime trop… » « L’amour est une habitude dans laquelle on trébuche, jamais quelque chose qu’on choisit. » Irène, quant à elle, « le déteste aussi et ne peut pas se résoudre à lui dire, car au fond elle a toujours envie de l’aimer, même si elle n’y croit plus vraiment ».
Ces aperçus audacieux de la nature contradictoire de la psyché humaine peuvent sembler un peu sans levain, voire légers, mais c’est ce qui les rend indéniablement rohmériens. Rohmer est encore très jeune, certes, peut-être un peu insensible, mais ces aperçus très perspicaces des émotions conflictuelles et de la psychologie humaine finiront par apparaître dans tous ses films.
Dans une autre scène, Michel se fait passer pour son cousin Bernard. En effet, il dit qu’il est Bernard d’une manière si sournoise et insistante auprès de Jacqueline qu’il est clair pour le lecteur qu’il ne peut pas être Bernard. Michel attrape Jacqueline dans sa voiture mais elle se débat et parvient à se dégager. Immédiatement après la tentative ratée de Bernard, elle lui dit qu’il préférerait peut-être une femme plus âgée, ce qui rappelle qu’il n’est très probablement pas Bernard, mais Michel, qui se demande encore s’il doit mettre fin à sa relation avec Irène.
Cet échange d’identité entre les deux hommes, cousins, n’est pas tout à fait clair ; en effet, il est mentionné si tacitement qu’il convient de rappeler que Rohmer écrivait son roman à une époque où le célèbre nouveau roman était déjà en train de naître entre les mains d’écrivains comme Nathalie Sarraute et Alain Robbe-Grillet. Le roman de Rohmer est souvent elliptique et énigmatique, surtout lorsqu’il hésite à nous dire qui sont certains des personnages par rapport aux autres. En conséquence, de nombreux lecteurs pourraient être confus. Mais qui n’est pas dérouté par la toute dernière scène de Ma nuit chez Maudquand Jean-Louis Trintignant a enfin l’intuition – et il a simplement l’intuition sans preuve du contraire – que la femme qu’il a épousée est celle qui a provoqué la séparation de Maud d’avec son mari ?
Malgré leur embarras, ils conservent une pointe d’éloquence dans leur discours… En ce sens, la formalité ne vicie pas le désir ; cela l’oblige à s’épeler.
Vient ensuite un autre personnage, Bernard, jeune lui aussi et qui, un jour en se baignant, rencontre une jeune fille nommée Huguette. Il a peut-être encore un faible pour Claire, sa cousine, mais Huguette sait exactement ce qu’il veut et sort de sa voiture à temps. Même si, contrairement à Michel, Bernard n’est pas près de se comporter mal avec elle. Lorsqu’il commence à pleuvoir, une conversation s’engage alors que Bernard et Huguette s’abritent sous les arbres. La scène ne rappelle que trop le film de Rohmer de 1970. Le genou de Clairequand Claire et Jérôme sont obligés de trouver un abri contre une averse soudaine. Dans l’intimité du moment, leur apparente amitié permet à Jérôme d’annoncer à Claire que son petit ami pourrait la tromper. En apprenant la nouvelle, Claire se met à sangloter et, pour l’apaiser, Jérôme lui frotte le genou, une, deux fois, ce qui, selon ses propres mots, est tout ce qu’il a toujours voulu d’elle : son genou. Le genou, bien sûr, est une métaphore du sexe. Elle sait peut-être ce qu’il fait lorsqu’il se frotte le genou ou elle l’ignore totalement. La scène est un peu théâtrale, presque farfelue, mais elle n’est pas sans suspense. Jérôme peut parler de son désir grandissant pour elle, ou il peut laisser le silence parler à sa place. Pour Rohmer, coucher ensemble est toujours une manœuvre bien plus simple que de confier verbalement ses désirs. C’est pourquoi prononcer un discours franc mais très articulé sur le désir, en particulier à la personne même que l’on désire, s’avère d’une intensité insupportable. Rien chez Rohmer n’est plus révélateur que ces moments où deux individus se regardent.
Ils savent, ou croient savoir, ce que pense l’autre, et le sourire qui apparaît inévitablement sur leurs traits nous rappelle, lecteur comme spectateur, que le silence est rarement un moment muet entre deux individus.
Les dialogues de Rohmer ne sont jamais courts, ils sont souvent littéraires et très chevronnés, et pourtant ils permettent à ses personnages de s’exposer à la personne même avec laquelle ils ont toutes les raisons d’être méfiants. C’est leur franchise qui désarme, tout comme c’est leur franchise qui ne cesse de nous attirer vers Rohmer. Ses personnages se radiographient toujours eux-mêmes, et ils le font les uns avec les autres avec tant d’art que beaucoup ont qualifié les films de Rohmer de trop analytiques, irréalistes ou trop lents. Mais le réalisme et le discours terre-à-terre sont-ils plus réalistes ? Je ne pense pas. Et je ne suis pas seul.
Les gens de Rohmer peuvent être d’une intimité embarrassante. Pourtant, malgré leur embarras, ils conservent dans leur discours une touche d’éloquence qui les rend très formels et en même temps très vulnérables. En ce sens, la formalité ne vicie pas le désir ; cela l’oblige à s’épeler. C’est aussi ainsi que l’intimité se transforme en art.
Les personnages de Rohmer peuvent être en vacances, parler en termes livresques, et leurs valeurs peuvent être très éloignées des nôtres et paraître entièrement artificielles ; ils pourraient tous être en pause et exister sur une planète complètement différente où il n’y a pas de guerres mondiales et où aucune balle ne passe jamais devant les fenêtres. Mais ne vous faites aucune illusion ; c’est toujours notre monde, juste un peu oblique et plus opaque.
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Depuis Élisabeth par Eric Rohmer, traduit du français par Aaron Kerner. Introduction copyright © 2026 par André Aciman. Disponible aux éditions McNally.
