The Barman of the Ritz

Le Barman du Ritz

Paris fut occupée par les troupes allemandes du 14 juin 1940 au 25 août 1944 : 1 533 nuits. Mille cinq cent trente-trois nuits au cours desquelles le Ritz est passé d’un hôtel de luxe à un lieu de prédilection pour l’élite nazie. Il y a mille et une façons de raconter cette histoire ; Le Barman du Ritz est un roman basé sur des faits réels et des personnes réelles. C’est le récit de ces années sombres en France. Mais il existe des zones grises dans la vie de Frank Meier qui, comme le dit René Girard, croisent la « vérité » fictionnelle et les « mensonges » romantiques. Le Frank Meier de ce roman est à la fois réel et fictif. Le personnage de Luciano est fictif, tout comme celui de Fersen est inspiré de diverses personnes de l’entourage de Meier au cours de ces années-là. Les extraits du journal de Meier sont ma propre invention, conçus pour faire la lumière sur cette vie extraordinaire.

Dans cette tentative de recréer la vie à Paris sous l’Occupation, le but est moins d’être « vrai » à tout moment que de capturer les émotions contradictoires qui ont pu préoccuper Frank Meier.

A sa place, qu’auriez-vous fait ?

*

13 juin 1940

Demain, les troupes allemandes entreront dans Paris. La France s’est dissoute comme un morceau de sucre dans un verre d’absinthe.

À peine un mois s’est écoulé depuis le début de la bataille de France. Désormais, les chars et véhicules blindés des divisions blindées du Generaloberst Guderian roulent à travers les forêts des Ardennes. Il y a des combats à Rouen. Il y a des combats à Senlis. Les nazis ont traversé la Marne. Depuis hier, le ciel au-dessus de la ville est couvert d’une fumée noire menaçante ; la capitale s’est déjà rendue. Elle a été déclarée « ville ouverte ». Quant aux Parisiens, ils sont nombreux à avoir fui. En train, en voiture, en charrette tirée par des chevaux ou à pied, les familles n’emportent que ce qu’elles peuvent transporter, laissant derrière elles la plupart de leurs biens. L’exode massif a vidé la ville, avec des millions d’habitants dispersés aux quatre coins du monde. Ceux qui restent se sont enfermés dans leurs appartements. La seule chose qui circule désormais dans la ville, ce sont les rumeurs.

Le gouvernement de la République française a fui la ville il y a deux jours et est désormais basé à Tours. Plus de gouvernement, de taxis, de police, de courrier, plus de services publics. La panique se propage comme une traînée de poudre. Des archives ont été incendiées dans les cours ministérielles, tandis que des bandes de pillards pillent magasins et appartements abandonnés. Sinon, les rues sont vides ; les magasins ont baissé leurs volets. Paris est embourbé dans le silence, la solitude et la mort.

Mais sur la place Vendôme, le grand Hôtel Ritz est toujours ouvert aux affaires.

Il est difficile de croire qu’il y a à peine quinze jours Winston Churchill résidait dans cet hôtel. Désormais, les habitués ont disparu. Coco Chanel s’est réfugiée à Biarritz. Le duc de Windsor et son épouse Wallis se sont envolés pour l’Espagne. Barbara Hutton, née Woolworth et héritière de la fortune Woolworth, est toujours installée dans sa suite du premier étage, faisant et déballant ses affaires, ne sachant pas si elle doit rester ou partir.

Dans la coursive qui relie les deux ailes de l’hôtel, la Galerie des Merveilles, les boutiques de grandes marques qui bordent son couloir ont déjà pris la patine d’une époque révolue. Il y a deux jours, le Bar Cambon a fermé ses portes.

Seul le Petit Bar reste ouvert. Comme d’habitude, le service commence à 18 heures. La décoration n’a pas changé depuis son ouverture : bar ciré, boiseries en acajou, abat-jour en cuir, fauteuils Louis XV recouverts de velours eau de néant. Les bouteilles sont impeccablement disposées derrière le bar comme des livres dans une bibliothèque. C’est le domaine de Frank Meier, le barman du Ritz. Autrichien de naissance, célébré pour son talent artistique en matière de cocktails et vénéré par les buveurs les plus raffinés d’Europe et d’Amérique, l’homme est une légende dans le monde du luxe. Sa moustache crayon, ses gestes fastidieux et ses yeux pétillants sont au moins aussi célèbres que ses boissons. À la veille de l’invasion allemande, il est derrière son bar – sa veste blanche impeccable et sa cravate noire soignée – comme il l’est depuis vingt ans.

C’est Frank lui-même qui a ouvert ce bar en 1921, et il est bien décidé à y rester coûte que coûte, malgré les Allemands, malgré la chute de la France. Il essaie de paraître distant, mais ce soir, le barman du Ritz est désemparé. Troublé. Derrière son attitude affable, les signes d’inquiétude et de peur commencent à apparaître. Frank Meir a passé sa vie à fuir son passé, cachant soigneusement son héritage, même si les gens ne semblaient pas s’en soucier.

Les gens me voient juste comme un barman, quelqu’un qui est doué de ses mains, un dieu des bouteilles. C’est comme si j’avais toujours été là, comme si j’étais né derrière le bar.

Mais Frank Meier n’est pas né derrière un bar. Et même s’il se sent désormais très éloigné de ses racines, il a un secret : il est juif.

Ce soir, son unique client, Otto von Habsburg, l’héritier déchu de l’empire austro-hongrois, noie ses chagrins dans le gin. Les nazis ont mis sa tête à prix et il n’a d’autre choix que de fuir. Ce soir. Alors Otto s’assoit au bout du comptoir, ruminant les dernières semaines, puis boit son verre de Gordon’s. Lentement, le prince royal de Hongrie, de Bohême et de Croatie se lève et place ses bras grêles autour du barman, qui est assez vieux pour être son père. Frank se raidit. L’étreinte ressemble à une fin. Otto von Habsburg fait ses adieux à l’Europe ; dans quelques jours, il sera à Washington. Le barman du Ritz assiste à la disparition de son dernier client du vieux monde.

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Depuis Le Barman du Ritz de Philippe Collin. Utilisé avec la permission de l’éditeur, Scribner. Copyright © 2026 par Philippe Collin.

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