Sur l’héritage vénéré – et exploité – d’Anne Frank
C’est elle. Une silhouette à la fenêtre, sortant de l’ombre, juste une fille. Elle apprend par-dessus le rebord, attirée, sans doute par les rires qu’elle a entendus dans la rue : ceux-ci viennent d’un élégant cortège de gens en robes de satin et costumes gris.
Elle se retourne, semble appeler quelqu’un. Un mariage ! Venez voir! Avec impatience, elle les convoque à nouveau. Venez vite ! Tout est si beau : le tissu brillant, les chignons brillants. La voilà, au deuxième étage d’un immeuble indéfinissable, une petite silhouette entrant dans l’histoire, captée par hasard par la caméra lors d’un panoramique.
Elle est pleine de vie. Nous la voyons sauter de haut en bas, même si nous ne l’avons vue auparavant figée sur place, que sur des photographies en noir et blanc.
Elle a douze ans. Il lui reste quatre ans.
Ce sont les seules images animées d’Anne Frank. Images muettes, tirées d’un film amateur réalisé en 1941, sans doute par un proche des mariés. Sept secondes de vie, à peine un aperçu.
Comme elle est aimée, cette jeune fille juive qui ne l’est plus. La seule jeune fille juive aimée à la folie. Anne Frank, sœur imaginaire de millions d’enfants qui, si elle avait survécu, auraient l’âge de leurs grands-mères. Anne Frank, l’éternelle adolescente, qui pourrait aujourd’hui être ma fille, si les gens gardaient toujours l’âge qu’ils avaient au moment de leur mort.
Anne Frank, que le monde connaît si bien sans la connaître très peu. Une image : celle d’une jeune fille pâle, les cheveux judicieusement attachés par une barrette, assise à son bureau, un stylo à la main. Un symbole, mais de quoi ? Adolescence? L’Holocauste ? En écrivant?
Quel terme peut-on utiliser pour désigner son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment ? S’agit-il de témoignages, de preuves, de littérature ? Peut-être s’agit-il de la déposition d’une jeune fille emprisonnée pour la maintenir en vie, dont les paroles finiront par se libérer.
Une jeune fille qui, pendant sept cent soixante jours, ne pouvait monter et descendre qu’un escalier, dont le monde entier faisait moins de quarante mètres carrés.
Des chansons lui ont été dédiées, ainsi que des poèmes, des romans, des requiems et des symphonies. Son visage est apparu sur des timbres, des tasses et des affiches ; il a été graffé sur les murs et gravé sur des médaillons. Son nom figure sur les façades de centaines d’écoles et de bibliothèques et a été attribué à un astéroïde en 1995. Ses écrits ont été ajoutés au registre de la Mémoire du monde de l’UNESCO, aux côtés de la Magna Carta.
En 2021, elle fait la Une des journaux aux Pays-Bas : à Amsterdam, les opposants au passeport vaccinal Covid-19 brandissent son portrait en scandant « Liberté, liberté ».
Anne Frank : vénérée et exploitée.
Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit à la Maison d’Anne Frank, dans l’Annexe du musée.
J’y suis allé pour percevoir l’espace, car nous ne pouvons pas percevoir le temps. On ne peut pas s’expliquer le poids d’une heure, la densité d’une semaine. Comment imaginer ce que furent vingt-cinq mois de vie pour huit personnes cachées dans cet endroit exigu ?
Ainsi, toute la nuit, j’arpenterai d’une pièce à l’autre, de la chambre de ses parents à la salle de bain, du grenier au petit espace commun, et je compterai les pas dont Anne Frank avait à sa disposition. Si peu d’étapes.
Comment devrions-nous l’appeler ? je dis Annemais cette fausse intimité me met mal à l’aise. je ne peux pas dire Annequelque chose me bloque, quelque chose qui va se matérialiser et m’empêcher d’entrer dans sa chambre. Alors je dis Anne Frankcomme pour prendre des présences, comme pour faire appel à l’élève autrefois brillant d’un lycée fantôme. Deux syllabes.
Je pensais à la nuit que j’allais y passer comme une sorte de méditation, de silence. J’ai imaginé cette nuit comme un moment propice pour reconnaître l’absence d’Anne Frank. Je me suis préparé à être à l’écoute du vide, à le recevoir.
Je me suis trompé. La nuit était habitée, éclairée de reflets ; une certaine urgence habitait encore au cœur de l’Annexe, accroupie là, prête à être découverte.
Mai 2021. Comme Paris, Amsterdam est encore en partie confinée. Mon entretien avec le directeur du musée, Ronald Leopold, se déroule sur écran. La conversation est cruciale : lui seul peut m’autoriser à passer la nuit dans l’Annexe. Nous parlons de ceci et de cela, pour faire connaissance. Bien qu’il soit heureux qu’Anne Frank et son histoire aient encore une signification pour les gens, il regrette que toute cette adoration éclipse son écriture.
Certaines personnes viennent chaque année, et ce depuis des décennies, communier avec elle dans sa chambre. Ils laissent des lettres, des peluches, des chapelets, des bougies. Il n’est pas rare qu’une visiteuse refuse de quitter l’Annexe, persuadée qu’elle est Anne Frank réincarnée.
Ce degré d’identification laisse perplexe le réalisateur. L’appeler par son prénom, comme le font certains de ses collègues, le trouble également.
Bien sûr, travailler au musée au quotidien crée une sorte de proximité avec elle, mais Anne Frank n’est ni un membre de la famille ni une amie.
Tant qu’on y est, il n’est nullement intéressé à me faire remplir un questionnaire, mais il aimerait savoir : qu’est-ce qu’elle représente pour moi ?
J’agis comme si mon projet était le fruit d’une décision rationnelle. Je parle avec détachement de mon travail, des jeunes filles au centre de mes romans : elles remettent toutes en cause les espaces qu’elles sont autorisées à occuper. Tous ont vu leurs histoires mal interprétées et réécrites par les adultes.
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Quand vous écoutez cette chanson : sur la mémoire, la perte et l’écriture de Lola Lafon et traduit par Lauren Elkin est disponible auprès de Yale University Press.
