L'imagination ne suffit pas : pourquoi la fiction a besoin d'un travail de terrain

L’imagination ne suffit pas : pourquoi la fiction a besoin d’un travail de terrain

Quand j’ai commencé à lire de la fiction au collège, j’avais une idée naïve et romantique de l’écriture. J’imaginais des écrivains s’isolant sur une montagne ou assis au bord de la mer, devant un bureau bien éclairé, inventant des mondes à partir de rien et/ou écrivant sur leur vie personnelle. Ma première nouvelle à quatorze ans a été écrite exactement dans cet esprit : je me suis enfermé pendant deux semaines dans notre maison de campagne dans les montagnes de Tizi Ouzou (Algérie) pendant les vacances de printemps. Je pensais que le silence, la solitude et une étincelle d’inspiration suffisaient.

Mais au lycée d’Alger, cette vision s’est effondrée. Notre professeur de français nous a fait lire Germinal et puis Madame Bovary. Germinal Ce fut une révélation : j’ai compris qu’Émile Zola avait écrit le roman dans le cadre d’un vaste projet, les Rougon-Macquart, un cycle de vingt romans (1871-1893) qui retrace la vie de deux familles sous le Second Empire français, utilisant la fiction comme laboratoire pour étudier et raconter les grandes forces sociales : l’industrialisation, l’alcoolisme, la prostitution, les conflits de classes et les transformations structurelles de la société française. Zola a fait preuve d’un engagement extraordinaire dans la recherche. Mon professeur a souligné un détail que je n’ai jamais oublié : Zola descendant dans les mines, prenant des notes, vivant parmi les mineurs. Gustave Flaubert n’était pas différent : Madame Bovary est né de deux histoires vraies à Rouen et d’une impressionnante montagne de notes.

Tout comme un historien a besoin de sources, de témoignages et de documents solides, la fiction a besoin d’une substance vivante, complexe et à plusieurs niveaux.

C’est alors que j’ai compris : écrire n’est pas seulement imagination ; l’écriture est enquête, immersion, observation.

Depuis, un principe ne m’a jamais quitté : pour écrire un bon roman, il faut du bon matériel. Tout comme un historien a besoin de sources, de témoignages et de documents solides, la fiction a besoin d’une substance vivante, complexe et à plusieurs niveaux. L’imagination seule ne suffit pas.

Quand j’ai commencé à écrire mes propres romans, j’ai fait confiance à cet instinct. Tous mes livres sont ancrés dans des expériences vécues, des recherches personnelles et un engagement direct avec les lieux, les personnes et les conflits que je voulais décrire. Choc des civilisations autour d’un ascenseur sur la Piazza Vittorio ne se déroule pas seulement dans ce quartier romain ; c’est le résultat d’années passées à vivre sur la Piazza Vittorio, à travailler avec des migrants et des réfugiés, et à observer des tensions et des histoires de première main. Bien sûr, j’ai utilisé ma vie personnelle en tant que réfugié en Italie pendant neuf ans.

En 2006, après le succès inattendu de mon premier roman italien, je me suis retrouvé en difficulté : de grands éditeurs me contactaient avec des offres généreuses et je craignais le piège du « deuxième livre ». C’est un festival d’écrivains à Modica, en Sicile, qui m’a sauvé de manière inattendue. Lors d’une présentation, une femme du public m’a posé des questions sur ma relation avec d’autres écrivains. J’ai répondu honnêtement : oui, nous sommes cordiaux, mais j’évite de passer trop de temps avec d’autres écrivains. Je préfère les artisans, les gens dont le travail est différent du mien ; d’eux, je peux apprendre. Entre écrivains, il existe toujours un risque d’imitation mutuelle, consciente ou non.

A la fin de l’événement, un monsieur gentil et élégant m’a approché. Il s’est présenté comme l’un des maîtres chocolatiers de Modica, Franco Ruta de l’Antica Dolceria Bonajuto. Il m’a invité à passer une journée avec lui dans son atelier. Ce fut une révélation : il m’a montré toutes les étapes de la fabrication du chocolat, m’a fait découvrir les machines et les techniques, et m’a fait goûter un chocolat différent. À la fin, il a dit quelque chose que je n’ai jamais oublié : « Je peux avoir les meilleures machines du monde, les artisans les plus qualifiés, le marketing le plus sophistiqué, mais si je n’ai pas la matière première, je ne peux pas faire du bon chocolat. C’est pourquoi je vais chaque année en Côte d’Ivoire pour suivre les plantations. »

À ce moment-là, j’ai compris que la même règle s’applique à la fiction : sans un matériau fort et authentique, aucun bon roman ne peut être écrit.

Cette prise de conscience m’a amené à transformer ma thèse de doctorat sur les migrants musulmans en Italie d’un livre académique en un roman bilingue intitulé Divorce style islamiquepublié en arabe et en italien. Si j’avais publié la thèse, elle serait probablement restée dans une niche scientifique étroite ; le roman, au contraire, a été traduit en quatre langues : anglais, français, allemand et japonais.

En 2014, j’ai quitté l’Italie et j’ai déménagé aux États-Unis avec ma femme Stephanie Love, aujourd’hui anthropologue linguistique à l’Université de Pittsburgh. Là, je suis tombé dans une crise identitaire et littéraire : l’Italie me semblait lointaine ; L’Amérique était trop nouvelle pour qu’on puisse l’écrire. J’ai réalisé que pendant vingt ans, je m’étais tenu à l’écart de l’Algérie, pays que j’avais quitté en 1995. Il était temps d’affronter les fantômes, d’affronter directement le passé. J’ai commencé à imaginer une trilogie couvrant soixante ans d’histoire algérienne, en commençant par La fertilité du mal.

L’utilisation de matériel de haute qualité est essentielle pour une écriture solide, quel que soit le genre. Sans recherche et sans travail de terrain, la fiction peut s’effondrer comme du sucre au soleil.

Pour le construire, je suis revenu à la recherche : j’ai relu des textes historiques, des témoignages, des archives ; J’ai cherché des matériaux oubliés. Puis, en 2018, ma femme et moi sommes retournés en Algérie, elle pour ses recherches sur l’Algérie postcoloniale, et moi pour rassembler les voix, les espaces et les gestes qui deviendraient ma matière narrative. Pendant dix-huit mois, nous avons mené un travail de terrain ensemble : j’ai travaillé comme interprète et informatrice locale, mais j’ai aussi été à l’écoute et à l’observer, ainsi que la réalité. Ses questions, son regard anthropologique m’ont ouvert de nouvelles perspectives, me poussant à enquêter sur des aspects de l’Algérie que je n’aurais peut-être jamais vu par moi-même. C’est un miroir extraordinaire.

Elle a finalement terminé sa thèse, publié des articles et termine actuellement son livre avec l’University of Chicago Press. J’ai transformé cette période en fiction. C’était une collaboration idéale : rassembler du matériel, puis chacun suivre son propre chemin – elle vers la non-fiction, moi vers le roman.

Cette méthode a changé ma vie d’écrivain et renouvelé mon énergie créatrice. La fiction, lorsqu’elle naît d’un matériau robuste, vécu et interrogé, peut traverser les frontières, les langues et les époques. C’est pourquoi nous prévoyons de continuer à travailler de cette manière : mener ensemble des travaux de terrain, collecter des données, écouter des histoires, être témoin de la transformation des lieux, puis chacun façonner ce matériau par sa propre voix.

L’utilisation de matériel de haute qualité est essentielle pour une écriture solide, quel que soit le genre. Sans recherche et sans travail de terrain, la fiction peut s’effondrer comme du sucre au soleil.

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La fertilité du mal d’Amara Lakhous, traduit par Alexander E. Elinson, est disponible chez Other Press.

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