Quand George Sand débarquait en ville en vêtements d'homme

Quand George Sand débarquait en ville en vêtements d’homme

Il serait difficile de qualifier cela d’image féministe exactement. Dans cette illustration pour une chronique de potins imprimée en 1831-2, l’écrivain George Sand est sur le bras protecteur, voire chevaleresque, d’un homme, mais elle est également vêtue de vêtements pour hommes. Elle les porte bien, avec une canne fanfaronne et des orteils brillants sous les revers de pantalon qui tombent juste comme il faut (ils doivent être sur mesure et non empruntés). La jupe de sa redingote s’évase joliment et elle semble avoir été boutonnée dans une sorte de corset taille de guêpe, même si l’artiste a un peu exagéré cette ligne.

George Sand (r) habillé en étudiant et son amant Jules Sandeau à Paris, v. 1831, gravure de Paul Gavarni (1804-1866)

En fait, Paul Gavarni, qui réalise cette image, n’exagère probablement pas beaucoup. Il a certainement raison avec les épaules inclinées de l’écrivain. Et la taille de guêpe figurera dans tous ses futurs portraits jusqu’à disparaître subitement, sur les photographies prises par Pierre Ambroise Richebourg, en 1852. Puis tout d’un coup, elle se transformera en une petite boulette, le genre de femme qui n’a peut-être pas tout à fait retrouvé sa silhouette après avoir eu des enfants. Et les robes volumineuses de sa maternité peuvent cacher d’autres malaises : distensions, flatulences. Car dans les dernières années de sa vie, elle sera troublée par de terribles problèmes digestifs et des problèmes intestinaux chroniques déclenchés par une maladie grave, diagnostiquée comme une fièvre typhoïde et une maladie de la vésicule biliaire, à l’automne 1860.

Une vie entière de corsets trop serrés ne peut être bonne pour rien de tout cela. Mais ici, à l’approche du début de son séjour dans le Paris littéraire, la nouvelle star littéraire est jeune et mince, et espère le rester pour toujours. Elle se comporte avec une assurance qui en fait peut-être une sorte de match pour l’artiste : Gavarni est incroyablement beau et n’a que quelques mois de plus que son sujet. Lui aussi est arrivé des provinces françaises pour percer dans le Paris artistique et intellectuel à un âge un peu plus avancé que d’habitude ; lui aussi vient tout juste de débuter. Cette gravure est l’une des premières de ses bientôt célèbres esquisses des mœurs métropolitaines.

Elle ne manque pas de sexe. Les vêtements qu’elle porte ne sont qu’une des façons dont peut apparaître une femme choisissant de jouer selon ses propres règles.

S’il y a quelque chose de féministe dans la scène qu’il a composée, c’est l’audace avec laquelle Sand se promène dans le cercle vestimentaire d’un théâtre. Elle est la seule femme ici et les hommes se tournent vers elle. Il ne faut pas imaginer ce qu’ils pensent. Mais peut-être le sait-elle quand même, grâce à des années de vie avec Hippolyte et Casimir, ni l’un ni l’autre des modèles de politesse et de retenue. Quand je regarde cette photo, sur laquelle, avec ses cheveux bouclés sous le bord de son haut-de-forme, elle ne fait clairement pas semblant de le faire. être un homme, je retrouve dans son costume non pas la fétichisation sexuelle de son corps habituellement assumée par son entourage (et ceux qui viendront après), mais son refus de cette fétichisation. Comptez-moiannoncent la coupe élégante, le bandana en soie noire soigneusement croisé. je ne joue pas à ton jeu.

Ce qui ne veut pas dire que cette première incarnation de Sand est, comme le dira un futur dessin animé, asexuée :

Si ce portrait de George Sand laisse l’esprit un peu perplexe C’est parce que le génie est abstrait et qu’on le sait n’a pas de sexe.

La rime est issue d’une caricature qu’Alcide-Joseph Lorentz publiera en 1842 (après avoir bénéficié d’une première commande pour réaliser le frontispice d’un des premiers livres de sa cible). Il l’intitulera « Comedy Mirror », et il ne reflète en effet pas fidèlement George Sand, alors pleinement devenue son célèbre pseudonyme. Elle ne manque pas de sexe. Les vêtements qu’elle porte ne sont qu’une des façons dont peut apparaître une femme choisissant de jouer selon ses propres règles.

Sand l’aura déjà dit elle-même en mai 1835, dans une lettre au saint-simoniste Adolphe Guéroult. En tant que représentant de ce mouvement d’économie politique qui s’oppose aux formes sociales traditionnelles – au lieu de voir un monde divisé en « oisifs » parasites et en travailleurs « industriels » de toutes sortes, y compris les écrivains – il cherche une collaboration plus étroite avec quelqu’un qu’il considère comme un camarade utopiste et révolutionnaire social. En même temps (le sexe étant comme d’habitude l’exception protégée), il a critiqué sa témérité à porter des vêtements pour hommes. Mais, explique-t-elle dans sa réponse, ce sont précisément les privilèges des hommes, et non leur identité, qu’elle souhaite assumer :

Si j’étais un garçon, je ferais volontiers un coup d’épée ici ou là, et des lettres le reste du temps. N’étant pas un garçon, je me passe de l’épée et garde la plume (…) et mes amis me respecteront, je l’espère, autant sous ma veste que sous ma robe. (…) Rassurez-vous, je n’aspire pas à la dignité de l’homme. Cela me semble trop risible pour être de loin préférable à la servilité de la femme. Mais je prétends posséder, aujourd’hui et pour toujours, la superbe et complète indépendance dont vous seul croyez avoir le droit de jouir. (…) Alors prends-moi pour un homme ou une femme comme tu veux.

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Depuis Devenir George : l’invention de George Sand par Fiona Sampson. Copyright © 2026 par Fiona Sampson. Disponible auprès de WW Norton & Company.

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