Un fantôme à soi : sur la collaboration et la propriété créative chez Mère Marie

Un fantôme à soi : sur la collaboration et la propriété créative chez Mère Marie

Contient des spoilers

David Lowery Mère Marie a été décrit comme une comédie musicale/drame, un thriller et une horreur psychologique. Le personnage principal a fait des comparaisons avec Taylor Swift et Lady Gaga. S’agit-il alors d’une mise en garde concernant la célébrité ? « Rupture d’ami » est une autre étiquette qui lui a été attribuée. (Ou peut-être une histoire de rupture complète, même si nous n’y allons pas vraiment, malheureusement.) De nombreux premiers critiques ont décrié le film pour être un gâchis déroutant, mélodramatique et métaphysique. Et nous n’avons même pas atteint le fantôme !

La bande-annonce d’A24 définit d’abord le film en négatifs : « Ce n’est pas une histoire de fantômes. Ce n’est pas une histoire d’amour. » Il continue en disant : « Ceci est une prière, un chant, un vêtement, une communion, une trahison, un sacrifice, une renaissance. » Que cela défie toute définition, laisse les frontières saigner, c’est en quelque sorte le problème.

Le principe de base est le suivant : une pop star emblématique, l’éponyme Mother Mary (Anne Hathaway), a besoin d’une robe pour son retour sur scène, alors elle s’envole pour Londres pour retrouver son ex-amie et ex-collaboratrice, une couturière nommée Sam Anselm, une Miss Havisham (Michaela Coel) autoproclamée. Par une nuit pluvieuse, ils entrent dans l’atelier/grange convertie et isolé de Sam. C’est ici que nous resterons pour le reste du film ; c’est une sorte d’histoire dans une pièce fermée à clé qui ressemble presque à une pièce de théâtre.

Elles commencent à parler de la robe, de leurs différentes visions de celle-ci. Mère Marie dit qu’elle le veut, mais elle n’arrive pas à finir sa pensée à voix haute. Elle fait une série de gestes avec ses mains, à partir desquels Sam glane de la « clarté ».

Au début, Mère Mary essaie de s’excuser pour tout ce qui s’est passé entre eux, mais Sam l’arrête. Elle dit à son vieil ami de s’excuser encore deux fois, plus tard, pour qu’elle sache qu’elle le pense vraiment. À un moment donné, Mère Marie trouve une vieille photo d’eux deux, souriants, punaisée au mur derrière d’autres croquis. Pensez à n’importe quelle vieille photo ensoleillée que vous avez prise dans la vingtaine, avec des personnes qui n’occupent plus une place aussi importante dans votre vie. C’est ce genre de douleur. Sur la photo, Sam est celui qui porte le halo qui deviendra finalement synonyme de la pop star Mother Mary. C’est le seul aperçu que nous avons d’eux heureux, ensemble.

Dans les flashbacks et les conversations énigmatiques, nous devons comprendre que Mère Mary a traversé de nombreuses époques de sa carrière (un peu comme Taylor Swift), des versions d’elle-même qui l’ont amenée loin de son point de départ. Les auréoles dont les clients la décorent deviennent de plus en plus grandes, ce qui est douloureux, dit-elle. Cela semble être une mise en garde, le revers de la gloire. Elle a perdu le contrôle du récit. Elle a perdu une partie essentielle d’elle-même. Elle essaie désespérément de revenir. Pas seulement un retour, mais un retour aux sources.

Ensuite, Mère Mary demande si elle peut jouer sa nouvelle chanson à Sam. Elle dit que « c’est peut-être la meilleure chanson jamais écrite dans l’histoire de la chanson ». Nous savons que cela s’appelle « Spooky Action », un clin d’œil à la théorie de l’intrication quantique d’Einstein qui observe une connexion déroutante entre les particules qui ne peut être expliquée. S’agit-il de ces deux vieux amis/anciens amants potentiels ? Est-ce vraiment la meilleure chanson jamais écrite dans l’histoire de la chanson ? Qui peut le dire ! Nous ne sommes jamais autorisés à entendre cette chanson. Sam propose à la place que l’interprète danse sans musique, une invitation qui est suivie par Anne Hathaway se jetant à travers la pièce, traînant son corps sur le sol dans un spectacle hypnotique qui semble exprimer la lutte, la possession et la perte de contrôle.

Que se passe-t-il lorsque votre art s’éloigne si loin de vous-même ? (Il convient de noter que nous ne découvrons jamais le nom du personnage d’Anne Hathaway. Sa vieille amie ne l’appelle jamais par son prénom, indication de la perte d’intimité entre eux. Nous ne la connaissons que par son surnom de scène « Mère Mary ». Une autre femme dont la création était plus pour le monde que pour elle-même.) Mère Marie est un avertissement : c’est ce qui arrive lorsque vous perdez le contrôle de votre propre récit. C’est ce qui arrive lorsque vous laissez votre création monter et descendre comme un mur entre vous et vos proches.

Il est clair qu’il y a des blessures encore trop fraîches pour être touchées. Ils dansent (parfois littéralement) autour de la souffrance. Une critique que j’ai entendue à propos du film est qu’il tient le public à distance de manière frustrante ; pourquoi ces allusions timides ? Pourquoi ne pouvons-nous pas simplement parler de ce qui s’est passé ?

Mère Marie est un avertissement : c’est ce qui arrive lorsque vous perdez le contrôle de votre propre récit. C’est ce qui arrive lorsque vous laissez votre création monter et descendre comme un mur entre vous et vos proches.

Pour moi, c’est le but du film. Mère Marie semble porter sur la façon dont nous ne parvenons pas à communiquer avec ceux que nous aimons, sur l’impossibilité d’exprimer la douleur que nous ressentons les uns envers les autres. Il s’agit de la magie ineffable de la collaboration et du désespoir indescriptible lorsque ce lien est rompu. Pensez à n’importe quel groupe, groupe de danse ou collectif artistique que vous et vos proches avez imaginé un jour : la sensation que vous ressentez en vous asseyant dans une pièce et en créant votre art ensemble, la sensation que vous ressentez en vous asseyant et en vous racontant des histoires sur votre futur succès collectif. Si vous faites toujours de l’art en tandem comme celui-ci, avec votre distribution originale, bravo à vous. Le reste d’entre nous avons à notre actif quelque chose comme une troupe de théâtre (aujourd’hui disparue ; membres dispersés) et un journal littéraire (toujours en activité, juste avec des noms différents sur l’en-tête). Faire de l’art seul est difficile parce que ce que vous avez en tête n’apparaît presque jamais directement sur la page ; faire de l’art avec d’autres personnes est généralement encore plus difficile car vous avez l’impression que chacune de vos visions individuelles doit être traduite à travers différents médiums et esprits avant de pouvoir être réalisée. Quand ça clique, c’est comme de la sorcellerie, comme une action effrayante. Quand ça s’effondre, c’est difficile d’en parler.

À maintes reprises, les personnages n’arrivent pas à le dire clairement. Ils se lancent dans la mémoire, dans la métaphore (leur amitié comme une dent pourrie qu’il faut arracher de la bouche).

Et puis cette histoire bascule énormément dans le surréaliste. Sam admet que la dernière fois qu’elle a vu Mère Mary jouer, elle a également vu quelque chose d’un autre monde : une masse sanglante apparaît dans sa chambre en pleine nuit, puis se transforme en un fantôme arachnéen rouge et flotte vers la porte. Lorsque Mère Mary répète qu’elle a également vu ce même fantôme, Sam est exaspéré : « Je ne peux même pas avoir mon propre fantôme. »

D’abord le halo, maintenant la hantise : c’est une histoire sur ce qui se passe lorsque quelqu’un que vous aimez coopte votre créativité. Un mauvais ami de l’art. Sam a réussi à abandonner toute son amitié, alors qu’elle lutte pour être reconnue dans le corps de Mère Marie. Qu’est-ce qu’un fantôme, sinon une histoire qui cherche à être racontée ?

Le film culmine dans un exorcisme, avec les deux femmes dans un cercle de bougies, s’ouvrant littéralement pour que le fantôme puisse sortir. Ils ont atteint le bout du fil ; ils n’ont aucun moyen de transmettre la douleur qu’ils ressentent, la douleur qu’ils se sont causées. Il est alors beaucoup plus facile de montrer la plaie fraîche.

Mère Marie est une histoire sur les raisons pour lesquelles nous faisons de l’art, sur la façon dont le même sentiment peut avoir du mal à s’exprimer dans la danse et le design, dans la science (intrication quantique) et dans la chanson (« Spooky Action »). En fin de compte, c’est un film sur deux femmes assises dans une pièce se racontant des histoires, partageant ce qui les hante, essayant d’aller au cœur de la question.

Le groupe de Mère Mary se présente à cette scène horrible ; ils traînent leur étoile hors de l’atelier. La dernière chose que Mère Marie dit à Sam est : « Je suis désolée. Je suis désolée. » Les excuses comme le pistolet de Chekov, enfin. Qu’est-ce que des excuses sinon la propriété de cet aspect de l’histoire ?

Dans la scène finale, Sam termine la robe avec son assistante, Hilda (Hunter Schafer). Elle demande à Hilda de lui raconter ce qui arrive à Mère Mary au concert, de lui raconter une histoire. Hilda regarde avec mélancolie au loin et dit que, à l’instant même, Mère Marie va monter sur scène. Nous passons à une narration imaginaire de cette scène, se déroulant vraisemblablement en temps réel, en même temps. Mère Marie arrache ses vêtements et enlève son auréole. Dans le récit d’Hilda, Mère Marie ne chante « pas sa chanson, mais ton chanson. »

D’après le récit d’Hilda, Mère Marie ne porte évidemment pas la robe sur laquelle elles travaillent encore dans la grange. C’est le coup final dévastateur : Sam n’entendra jamais la chanson et Mère Mary ne verra jamais la robe. Un autre échec, une autre façon dont ils n’ont pas réussi à s’exprimer pleinement les uns aux autres dans leur forme finale et composée. Pourquoi même finir la robe, alors ? Enchevêtré avant le générique, nous voyons l’étiquette signature de Sam Anselm. Son nom sur son art. Quelque chose qui lui appartient enfin.

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