Christelle Dabos sur l'empathie, le bien faire et la façon dont on se remplit

Christelle Dabos sur l’empathie, le bien faire et la façon dont on se remplit

Nous sommes le dimanche matin 18 septembre 2016. J’ai passé la journée précédente à dédicacer des livres à Lille, dans le nord de la France. Ma tête est encore brumeuse. Je suis en train de me préparer une tasse de chocolat chaud quand, au moment précis où le micro-ondes sonne, mes yeux s’écarquillent.

Et si chaque être humain naissait avec un besoin irrésistible de faire le bien ?

Des années plus tard, cette question deviendra la graine de mon roman Nous. Mais d’où venait-il ? Remontons le temps.

Je vivais dans un monde où l’empathie n’était pas une priorité.

Je suis à Nice, dans le sud de la France, dans les années 2000. Je prends le bus pour me rendre à la Faculté des Arts et tout le monde se bouscule pour trouver une place. Les étudiants s’accrochent aux leurs comme s’ils les possédaient : ils ne les céderont à personne, pas même à cette vieille dame. C’est de sa faute, elle aurait pu prendre le bus à un autre moment. A l’université, c’est la même histoire : chacun pour soi. Une étudiante insiste pour me payer parce que j’ai partagé mes notes d’un cours qu’elle avait manqué. Elle ne cesse de répéter : « Rien dans la vie n’est gratuit ». Dans la rue, je commence à remarquer les regards détournés (le mien y compris), les mains qui ne tendent jamais la main pour aider (la mienne incluse), les excuses : trop fatigué, ce ne sont pas mes affaires, moi d’abord. Ces pensées me suivent chez moi, chez mes parents, dans la chambre où je m’enferme, une affiche de tigre collée sur la porte pour signaler : « Ne pas déranger ».

Je vivais dans un monde où l’empathie n’était pas une priorité.

Et si je pouvais changer les choses ? je me demandais. Me changer ? Mon complexe du sauveur, probablement endormi jusque-là, est entré en jeu. J’avais vu La matrice par les Wachowski et Amélie par Jean-Pierre Jeunet – c’était maintenant à mon tour de briser le cycle du conditionnement quotidien ! Depuis le bureau de ma chambre, j’ai fondé un Ordre de Chevalerie et rédigé une charte dont la règle numéro un était : « Je m’engage à aider toute personne dans le besoin ». Puis j’ai commencé à chercher des chevaliers.

J’ai recruté deux membres sur MSN Messenger, voilà. J’ai ensuite quitté la Côte d’Azur pour la Belgique. J’y ai rencontré des personnes au grand cœur, généreuses de leur temps et promptes à donner un coup de main, qui m’ont appris quelque chose que l’on ne pratique pas souvent en France : la capacité de rire de soi. J’ai rejeté la lourde armure du chevalier.

Mais ce « et si ? » ne s’est pas arrêté là. Il a patiemment tracé son chemin jusqu’à ce matin de 2016, devant le micro-ondes : Et si chaque être humain naissait avec un besoin irrésistible de faire le bien ? Une forme de solidarité qui ne serait pas un choix, mais une force toute-puissante appelée « Instinct », avec un « I » majuscule. Il y aurait différentes catégories d’Instinct : les nourrisseurs n’auraient d’autre choix que de nourrir quiconque aurait faim ; les protecteurs devraient défendre toute personne en danger ; et bien d’autres types aussi : ceux qui guérissent ; ceux qui écoutent ; ceux qui développent de nouveaux médicaments ; ceux qui renouent leurs lacets dénoués ! Ensemble, tous ces Instincts relieraient les êtres humains entre eux à travers une conscience collective : le Nous.

je venais de regarder la série télé Sens8 (encore les Wachowski !), dans lequel huit personnes séparées par des milliers de kilomètres commencent à percevoir et à ressentir simultanément ce que vivent les autres. je venais aussi de découvrir Le pouvoir du moment présent par Eckhart Tolle, le célèbre professeur spirituel qui décrit avoir vécu la dissolution du « petit moi » et qui m’a amené à remettre en question tout ce que je pensais savoir sur ma propre identité. À peu près à la même époque, j’ai lu l’ouvrage de Philip K. Dick Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (qui a inspiré le film de Ridley Scott Coureur de lame). Au-delà de son exploration de l’identité, j’ai été fasciné par le concept de « boîte à empathie », un outil de réalité virtuelle qui permet de partager une même douleur rédemptrice.

La véritable empathie nécessite d’abandonner quelque chose.

Toutes ces œuvres, tous ces « et si ? nourrissaient mes réflexions ; bien plus, elles mettaient en mouvement tout un processus intérieur.

J’ai décidé de pousser ce raisonnement à l’extrême dans Nous, où les êtres humains sont biologiquement programmés pour s’entraider… Peut-on encore parler de Bien s’il n’y a pas le choix ? Peut-on encore parler d’empathie ? Les personnages dans Nous sont ambivalents sur ce point. Goliath sauve des vies même si cela lui coûte des morceaux de son propre corps, mais il agit seul et tient les autres à distance. Claire est une confidente qui veut résoudre les problèmes de chacun, mais cela vient d’un vide qu’elle essaie de combler. J’imaginais une société entièrement construite sur le système des Instincts, où plus vous sauvez de vies, plus vous montez dans la hiérarchie. Mais en fin de compte, le Nous lui-même est un absolu très relatif, cantonné à l’échelle humaine. En plus, ça ne s’adapte pas, ça ne se différencie pas. Il ne prend pas en compte les aspirations de tous les « je » qui le constituent, ni n’inclut le reste du monde vivant.

Plus j’avançais dans l’écriture Nousplus je testais les limites de mon petit code chevaleresque : agir noblement, dire la vérité, faire preuve de maîtrise de soi, nourrir de bonnes pensées et (c’est assez drôle, vu la contradiction) ne jamais dépendre des autres. La jeune femme qui a écrit ce code cherchait avant tout à améliorer son image d’elle-même. Se considérer comme un sauveur n’est pas la même chose que faire preuve d’empathie. La fiction est remplie de méchants qui croient agir pour le bien des autres. Je pense au manga japonais culte Menace de mortdevenu extrêmement populaire dans le monde francophone en 2008. Le personnage principal entre en possession du carnet d’un Shinigami (un dieu de la mort) et acquiert, du jour au lendemain, le pouvoir de tuer qui il veut en toute impunité. Il y voit une opportunité de rendre justice au monde, mais ce n’est qu’un prétexte pour nourrir son propre ego.

La véritable empathie nécessite d’abandonner quelque chose. On lâche le « je », on ne regarde plus la réalité d’un seul point de vue (je pense à tous ces commentaires sur les réseaux sociaux !) et c’est là qu’on rencontre l’autre. Il y a une scène puissante dans Comment dresser votre dragonle film d’animation de DreamWorks, dans lequel le héros s’apprête à tuer le dragon pour répondre aux attentes de son père mais voit la peur dans les yeux du dragon et décide de le laisser partir. Plus tard, il explique : « Je l’ai regardé… et je me suis vu. »

Un livre nous fait sortir de nous-mêmes, oui, mais une fois que nous levons les yeux de la page et revenons à notre propre petite histoire, un peu de notre solitude a disparu.

En fin de compte, c’est ce sur quoi j’ai toujours voulu écrire : lire, regarder et expérimenter. C’est quoi Nous il s’agit de : le relatif devenir absolu.

Et au moment où j’écris ceci, je me rends compte que je l’ai déjà vécu. Des centaines de fois, depuis que je suis toute petite, y compris dans ce bus entre la gare et l’université de Nice, où tout le monde se précipitait pour s’asseoir pendant que j’ouvrais un livre « juste pour passer le temps ». C’est ce qui arrive chaque fois que nous nous perdons dans un livre, un film ou tout autre « et si ? Nous oublions notre petite histoire individuelle pour faire place à celle de quelqu’un d’autre.

Ou est-ce une évasion ?

À un moment donné, alors que j’avais du mal à écrire, je me suis profondément intéressé à L’anatomie de l’histoire par John Truby. J’ai été particulièrement frappé par la distinction qu’il fait entre le caractère du héros désir (ce qu’ils pensent vouloir) et leur besoin (ce qui leur manque vraiment). Cette incomplétude n’est pas seulement le trait déterminant d’un caractère : c’est ce que nous avons tous en commun. Nous ressentons tous un vide que nous essayons de combler. Nous aspirons tous à nous sentir connectés : ce n’est pas un hasard si nous passons notre vie en ligne. Une partie de nous a peur de l’autre : elle les juge, les critique, les exploite, les conquiert et s’en protège. Une autre partie aspire à ne faire qu’un avec eux.

Alors, lire, une évasion ? Un livre nous fait sortir de nous-mêmes, oui, mais une fois que nous levons les yeux de la page et revenons à notre propre petite histoire, un peu de notre solitude a disparu. Une véritable rencontre a eu lieu ; nous avons compris et nous nous sommes sentis compris. Intimement. Nous avons vibré avec les personnages ; nous avons souffert à leurs côtés.

C’est la « boîte à empathie » de Philip K. Dick.

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Nous de Christelle Dabos est disponible aux éditions Europa.

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